Le livre de la discorde

La règle dans la presse, pour sauvegarder des relations de confiance avec l’environnement, est de respecter les secrets des off, tout ce qui a été dit sous le sceau «non publiable». Ali Amar n’utilise que ce genre de confidences, et souvent de troisième main, c’est-à-dire sans être un témoin oculaire ou auditif. Ce faisant, il a mis mal à l’aise ceux qui sont censés lui avoir fourni la grande masse de sa matière : Fadel Iraki et surtout Boubker El Jamai. D’ailleurs, «Le Journal Hebdomadaire» a fini par censurer les bonnes feuilles du livre, sur insistance de Boubker El Jamai. Ce désaveu, ou du moins cette manière de se désolidariser, peut se comprendre à la lecture du livre. Celui-ci ramène toute l’expérience du journal à des questions personnelles, des manœuvres de bas étage, des conciliabules avec les puissants du moment.

D’autres personnalités du royaume ne manqueront pas de réagir à la lecture de ce que le livre met dans leur bouche de manière affirmative. Le problème pour l’auteur étant l’impossibilité de prouver quoi que ce soit.

La plus grande des victimes étant Moulay Hicham, remercié pour le parcours initiatique dans la compréhension du Palais et son fonctionnement, mais accusé d’avoir voulu imposer ses vues au «Journal» et surtout d’avoir déclaré qu’il voulait être régent. Accusation grave, qui donne raison à ceux qui l’avaient traité «d’Iznogoud» et rejaillit négativement sur le soutien que lui apportait Jamai.

Nous sommes donc face à un tissu hétéroclite de «révélations» invérifiables, soutenu par la seule volonté de tout casser, en particulier les records de vente.

Il n’y a pas l’ombre du commencement de l’analyse des dix ans de règne, leur apport à la transition démocratique, les ratages, les réussites. Nous ne sommes pas non plus face à un exercice qui décortique les liens entre les cercles du pouvoir, quitte à se nourrir des off comme background. D’où un malaise certain à la lecture du livre, surtout quand il s’attaque à la vie privée de ses «personnages». Le grand risque, c’est que le nombre de démentis, et peut-être de procès, enlève toute crédibilité à ce livre. Notre confrère aura alors réussi, peut-être, un succès en librairie, mais il laissera un goût de cendre aux lecteurs du «Journal» qui se sentiront floués en se retrouvant lecteurs de… «Gala».

Ali Amar et la confusion des genres

M. S

Le timing est bien choisi. Le titre est racoleur. Le sujet est d’une actualité brûlante. Ali Amar, dans un livre écrit au vitriol, relate ses impressions sur les dix ans de règne du roi du Maroc. Sauf qu’il s’emmêle les pinceaux. Au lieu de nous livrer une analyse percutante, fût-elle subjective, il se contente de décocher des flèches trempées dans l’amertume, le ragot et l’approximation. Le livre est une succession de faits auxquels l’auteur n’a jamais assisté, mais dont il a entendu parler de la part d’un proche ou d’un ami. Des faits la plupart du temps invérifiables et dont bruissaient les salons casablancais.

S’il a le droit de raconter à sa guise le début de l’actuel règne, Ali Amar, qu’on ne peut soupçonner ni d’angélisme béat ni de militantisme désintéressé, n’a certes pas le droit de flouer la mémoire récente des Marocains et surtout pas celle des lecteurs du Journal. Cet hebdomadaire, personne ne peut le nier d’ailleurs, a été pendant des années, à travers des critiques osées et des prises de positions courageuses, leader des ventes de la presse hebdomadaire nationale, ce qui témoignait d’un capital de sympathie certain dont jouissait la publication.

Aujourd’hui, toutes les analyses «pertinentes» que livrait Le Journal à ses lecteurs se retrouvent réduites à un simple livre de «scandales» qui fait des «prétendus secrets d’alcôve» et de la vie privée des personnes sa matrice principale.

Il est clair que le livre d’Ali Amar est un grand malentendu en lui-même. Il a échoué là où il voulait triompher. Il a escamoté la réflexion et l’analyse en faveur des potins et des commérages. Ce qui fait dire à un ancien actionnaire du Journal Hebdomadaire qu’entre le journalisme d’analyse et d’investigation, qui exige de la rigueur et de l’honnêteté, et le photo-roman, qui ne demande que de l’imagination et un sens très développé de l’intrigue, Ali Amar a incontestablement choisi le photo-roman… C’est décidément là qu’il se sent le mieux.

Un coup de poignard dans le dos de Moulay Hicham

Mohamed Semlali 

Aux yeux de Moulay Hicham, Ali Amar mériterait bien le surnom de Brutus. Le livre qui vient de sortir chez Calmann-Lévy est un coup de poignard aussi sanglant qu’inattendu asséné par l’ancien directeur du Journal Hebdo à celui qui a été jusque-là un de ses amis. La trahison est digne des conjurations qui se tramaient dans les alcôves de la Rome antique : brusque, brutale et totale.

A l’origine, la relation entre les deux hommes n’a jamais été mauvaise. Au contraire, selon un ancien journaliste du Journal Hebdo, les deux hommes passaient des heures au téléphone à parler de la monarchie et des «couv» irrévérencieuses qui pouvaient «indisposer» le palais. Entre un prince et un journaliste qui fait peu de cas de la déontologie, les intérêts ne pouvaient que converger. Pendant des années, Ali Amar lui-même le confirme dans son livre, des rencontres entre les deux hommes donnent lieu à de longues et interminables discussions, principalement sur le devenir de la monarchie au Maroc.

Alors, quand Ali Amar décide de sortir un livre dédié aux dix années de règne de Mohammed VI, tout le monde s’attendait à voir «le prince rouge» mis à son avantage. Sur ce point là, il n’y avait de doute pour personne. Si le traitement réservé au roi et à ses collaborateurs était largement attendu, la surprise vient, elle, du chapitre consacré au cousin du roi. Le portrait du prince croqué par Ali Amar est tout sauf élogieux. Au long de la partie consacrée à Moulay Hicham, l’auteur décrit un personnage excité, irréfléchi et imbu de sa personne. Un homme au caractère «chien fou» qui ferait douter même les plus proches de ses supporters. Un intellectuel certes iconoclaste, mais qui reprend subitement, selon l’auteur, des postures plus traditionnelles en n’hésitant pas à réclamer le respect dû à son rang de prince dès que la discussion va un peu loin.

Ce que l’auteur appelle ambigüité du prince est mise en avant. Son rapport au pouvoir mis à nu. L’auteur va même jusqu’à lui attribuer une certaine duplicité du langage. D’ailleurs, il a tenu a marquer, noir sur blanc, en annotation, que «sauf indication contraire, tous les propos rapportés de Moulay Hicham proviennent de conversations avec l’auteur.» L’ancien directeur du Journal Hebdo, sachant à l’avance l’impact de ses écrits et anticipant un démenti du prince, semble vouloir se prémunir contre des réactions qui ne viendraient pas forcément de là où on les attendrait.

… Il présente en mai 2001 dans l’amphithéâtre de l’Institut français des relations internationales (IFRI) un exposé sur les dérives dynastiques dans le monde arabe. Le propos est général, mais tout le monde comprend qu’il évoque en filigrane le Maroc. Il y défend une thèse qui provoquera la consternation parmi les démocrates marocains, pourtant en phase avec ses inquiétudes : pour limiter les risques d’un pouvoir absolutiste, il propose un «pacte monarchique familial» qui réduit la responsabilité du souverain grâce au contrôle de ses actes par les membres de la famille royale. En clair, si les aptitudes à régner de Mohammed VI se révèlent insuffisantes, le clan alaouite pourrait le destituer à l’issue d’une procédure d’impeachment. Mieux, pour concilier cette éventualité au mode de transmission du pouvoir royal, il propose que soit révisée la sacro-sainte règle de primogéniture qui régit la succession. C’est la première fois que le prince écorne aussi directement la légitimité de son cousin. Son idée iconoclaste, inspirée du modèle saoudien, ne convainc pas les démocrates peu favorables à voir de nouvelles formes d’autocraties féodales se reconstruire, aux dépens d’une véritable séparation des pouvoirs à l’espagnole. Pire, cette proposition suggère à ses détracteurs qu’il se place de facto comme alternative désignée à Mohammed VI, sans aucun fondement démocratique ….

… Moulay Hicham tempère ses propos pour endiguer la désaffection qui pointe dans les rangs de ses supporters. «Je veux aider mon pays, le sauver. Je ne suis pas dans une logique de rivalité», répète-t-il. Mais en privé, alors que nombre de ses anciens amis s’éloignent, craignant les foudres du pouvoir, il maintient un cercle composé d’obligés et de contradicteurs sincères qui continuent à le fréquenter, dans sa villa du quartier des ambassadeurs au c?ur de la banlieue chic de la capitale ou chez un couple d’amis d’enfance dont le domicile du quartier de l’Agdal à Rabat, véritable QG des sceptiques de Mohammed VI, devient le lieu de ralliement de journalistes critiques du régime, de gauchistes en rupture de ban avec les socialistes au gouvernement et d’intellectuels à l’esprit libre. Désormais connu des services de renseignements, l’appartement est sous surveillance permanente et des fiches sont minutieusement rédigées par la DST sur ses visiteurs d’un soir. L’hôte de ces nuits de débats verra d’ailleurs sa carrière de diplomate brisée, comme tant d’autres fonctionnaires qui aux yeux de leur hiérarchie ont commis l’irréparable en fréquentant Moulay Hicham. Les discussions y sont souvent enflammées alors que Moulay Hicham développe un discours critique à l’endroit du roi. Il dira de son cousin qu’il «fait l’erreur d’asseoir son pouvoir sur une logique sécuritaire et ultraconservatrice» à défaut de vouloir l’engager «autour des notions de citoyenneté et d’émancipation». Il prend aussi, lors de ces soirées interminables, la défense de la monarchie…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *