Scandale ONU-Irak : Kofi Annan dans la tourmente

Y-a-t-il eu des malversations dans la gestion par les Nations unies du programme « Pétrole contre nourriture », perverti par Saddam Hussein ? En janvier 2005, une commission indépendante rendra un premier rapport alors que le secrétaire général, Kofi Annan, est au centre des polémiques.

Ils travaillent dans le plus grand secret à quelques blocs de l’ONU, dans un immeuble de la IIIe Avenue, dont ils occupent deux étages. 191 capitales et des centaines d’entreprises attendent avec impatience leurs conclusions, en janvier, même s’ils ont prévenu qu’elles ne seront que très partielles.

A Washington, cinq commissions d’enquête du Congrès convoitent leurs documents comptables. Un groupe de parlementaires a même proposé de suspendre la contribution américaine au budget de l’ONU tant que les pièces à conviction n’auraient pas été remises au Congrès.

La commission d’enquête indépendante sur le programme « Pétrole contre nourriture » des Nations unies exerce sous forte pression. Jusqu’à présent, elle a plutôt cherché à éviter la publicité mais les attaques contre l’ONU et son secrétaire général la conduisent à faire savoir qu’elle travaille. Ces accusations ont pris une tournure exponentielle depuis que Kofi Annan a dû admettre que son fils avait émargé à une compagnie sous contrat avec l’ONU plus longtemps qu’il ne le croyait et qu’une enquête interne de ses propres services en 1999 ne le lui avait laissé supposer.

La commission a été créée en avril par Kofi Annan lui-même pour tirer au clair les accusations de corruption à l’ONU et de mauvaise gestion d’un programme humanitaire irakien, qui avait été mis en place pour alléger les conséquences des sanctions mais que le régime de Saddam Hussein a perverti au point de détourner de 2 à 10 milliards de dollars, selon les décomptes, en les soutirant principalement aux entreprises qui voulaient obtenir des marchés. La commission d’enquête du Sénat a avancé le chiffre de 20 milliards de dollars, mais elle inclut les détournements d’embargo avant 1996, soit avant même que le programme « Pétrole contre nourriture » eut été adopté.

Le rayon d’action de la commission d’enquête est sans précédent. Elle espère avoir accès à tous les documents officiels des pays qui étaient au Conseil de sécurité – l’instance qui était responsable de la supervision du système – et aussi des pays qui ont remporté des marchés en Irak.

Elle n’a pas de pouvoir contraignant mais, pour en accepter le poste de président, Paul Volcker, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, a exigé que le Conseil de sécurité inscrive sa mission dans une résolution. Tous ceux qui ne voudront pas coopérer seront exposés à se voir désignés sur la place publique par M. Volcker.

L’enquête comporte deux volets : à l’ONU, les éventuelles pratiques illégales ; à l’extérieur, les systèmes de bakchich pratiqués par les entreprises ou les Etats qui auraient contourné les sanctions.

Mercredi 8 décembre, les enquêteurs étaient au 38e étage de l’ONU, celui de la direction. Mardi, ils ont achevé une mission d’une semaine au Quai d’Orsay. Ils devraient être à Londres la semaine prochaine.

La France, le Royaume-Uni et une demi-douzaine d’autres pays ont accepté de répondre aux demandes des enquêteurs après avoir couché sur le papier un certain nombre de mesures de protection de la confidentialité des documents consultés. La Russie n’a pas souhaité conclure d’accord écrit mais la Commission affirme ne pas avoir de problèmes, jusqu’à présent, avec les demandes qu’elle a présentées à Moscou.

A Paris, les enquêteurs ont interrogé plusieurs des diplomates qui représentaient la France au Comité 661, l’instance du Conseil de sécurité qui passait en revue tous les contrats (moins pour évaluer les surfacturations que pratiquaient sans crainte certaines entreprises que pour traquer les produits pouvant éventuellement être détournés en armements non conventionnels). Le ministère a donné accès à tous les télégrammes diplomatiques à condition que ne soient pas incluses dans le rapport les notes entre fonctionnaires français ou entre fonctionnaires et « opérateurs économiques » (entreprises).

Les entreprises sont libres d’accéder, ou pas, aux demandes des enquêteurs, mais comme on ne pouvait pas faire de commerce avec l’Irak sans passer par la représentation diplomatique de son pays à l’ONU, elles ne pourront pas rester inconnues.

Les premiers résultats sont attendus pour janvier 2005. La commission devrait éclaircir les faits concernant Kojo Annan, l’un des deux enfants issus du premier mariage du secrétaire général et qui vivent au Nigeria. Jeudi, l’ambassadeur américain à l’ONU, John Danforth, a apporté le soutien de la Maison Blanche au secrétaire général, dont personne, a-t-il dit, n’a « mis en question l’intégrité » même s’il « y a un nuage au-dessus des Nations unies, cela ne fait aucun doute. » Il a assuré que les Etats-Unis ne « cherchaient pas à pousser Kofi Annan à démissionner ».

Cette déclaration a conclu une quinzaine agitée qui a vu un sénateur et une dizaine de parlementaires américains demander la démission du secrétaire général, estimant qu’il ne pouvait être juge et partie dans l’enquête. Après un temps de flottement, les soutiens traditionnels de l’ONU se sont manifestés : France, Allemagne, Russie et aussi Royaume-Uni. Puis toutes les délégations à l’Assemblée générale se sont concertées pour offrir au secrétaire général une ovation, jeudi. Côté américain, les démocrates, dont le sénateur Ted Kennedy, ont aussi publié des déclarations de soutien.

L’unanimité des soutiens ne masque pas les critiques, parmi les pays amis, sur la manière dont l’ONU a été incapable d’endiguer les accusations. « Le secrétaire général aurait pu être plus actif pour ce qui concerne son fils et mettre en place une défense plus robuste, estime un diplomate européen. Dans quelle mesure Kojo a-t-il quelque chose à se reprocher ? Dans quelle mesure, les gens du secrétariat le savaient ? » Les proches de M. Annan blâment leur culture différente. L’ONU est, selon eux, « génétiquement incapable »de répondre à ce genre d’accusations.

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