L’après-crise
Bifurcation systémique
F-Z JDILY Le : 2010-02-08
Les lignes de force du débat ayant marqué le de Forum de Paris tenu récemment à Casablanca n’ont pas été les mêmes pour les différents intervenants venus livrer leurs réflexions. Pour le cas du Maroc, le ministre de l’Economie et des finances, Salaheddine Mezouar, appelle à la vigilance face à la crise. Dans son allocution, il a souligné que pour la période post-crise, il faut développer les capacités d’exportation des entreprises marocaines. La diversification des marchés extérieurs ainsi que celle des produits sont indispensables. S. Mezouar a rappelé dans son allocution que les moteurs d’exportation restent faibles. Il y a un décalage entre le tissu productif et les marchés extérieurs, dit-il. L’après-crise implique aussi, selon lui, le renforcement des capacités d’exécution et de coordination des grands projets, notamment ceux du Plan Maroc Vert et du Plan Emergence.
Si Mezouar a insisté sur les exportations marocaines, les experts ont livré des réflexions d’ordre global. Pour eux, les décisions prises pendant cette période auront des conséquences pour l’avenir. Les décisions qu’auront à prendre au cours des cinq prochaines années les peuples et leurs décideurs sont donc plus lourdes de conséquences que celles qui attendaient leurs prédécesseurs, après la crise de 1929. Albert Mallet, président du Forum, affirme que pour «préparer l’après-crise, il faut d’abord une lecture sans fard des causes historiques de la crise». Selon lui, les mesures annoncées cherchent à parer au plus pressé. Quant aux mesures structurelles envisagées, elles prendront du temps. Certains experts ont souligné les graves insuffisances des solutions avancées jusqu’ici par les pays du G20. Les moyens mis en ?œuvre - colossaux aujourd’hui et astronomiques au cours de l’année 2009 - seront probablement insuffisants pour résorber la crise que le monde va connaître. Pour certains économistes, les réponses à la crise, qui est avant tout celle du capitalisme, doivent être différentes et structurelles par rapport à celles que l’on a connues par le passé. C'est un retour aux principes fondamentaux d'une croissance saine, au premier rang desquels se situe l'investissement en faveur de l'innovation, qui permettra de sortir durablement de cette turbulence et d'atténuer les futures crises. Ces mêmes économistes ont parlé de l’approfondissement de la régionalisation comme étant une des tendances fortes qui sortiront de l’après-crise. Va-t-on donc assister à la naissance de nouvelles forces économiques et donc à un repositionnement des économies à l’international ? Citant le cas de la relation euro-maghrébine, les experts ont souligné que l’Europe étant embourbée dans une croissance molle, les ménages des classes moyennes au Maghreb constituent désormais un débouché pour ses entreprises. A titre d’exemple, le commerce de la France avec le Maghreb représente trois fois la valeur des échanges avec la Chine. La présence d’une vaste zone de production et de partenariats dans la Méditerranée s’avère plus que jamais nécessaire. Celle-ci serait une sorte de laboratoire de gestion de nouveaux équilibres mondiaux. En plus, cela se traduira par une hausse de l’attractivité d’une région qui se contente pour l’instant d’une portion congrue du vaste marché mondial de l’investissement. Les chiffres avancés par l’Agence marocaine de développement de l’investissement parlent d’eux-mêmes. La Méditerranée représente aujourd’hui 3% des flux internationaux des investissements. En excluant la Turquie et Israël, sa part tombe à 1,5%. Autant dire que tout est à refaire dans ce domaine.
Alternatives
A part la réflexion relative à l’économie réelle, les experts financiers ont appelé à la mise en place de nouvelles réglementations du système financier. Pour Albert Mallet, il ne faut plus laisser faire ceux qui ont mis le monde en difficulté. Face à ces réflexions, des experts ont évoqué d’autres crises oubliées. Ils ont souligné ce qu’ils ont appelé une piste pour un monde plus juste, équitable, durable. Pour Mohamed Berrada, professeur universitaire, après la crise financière, «nous sommes désormais dans la récession économique, et tout le monde craint une dépression sociale». Paradoxalement, c'est désormais l'après-crise qu'il nous faut envisager et préparer, dit-il. Mohamed Berrada fait allusion à la condition humaine dans ce qui sera le monde de demain. Selon lui, ce qui se passe aujourd’hui est le témoin de la disparition du politique, de l’effacement de l’entreprise productrice de valeur ajoutée, de la promotion du rentier et du magicien de la valeur boursière. Et l’après-crise veut dire, selon lui, «retrouver la boussole et la pendule qui donnent du sens à la condition humaine». L’humanité doit connaître une bifurcation systémique, celle qui reconnaîtra que la démesure de l’économie s’oppose à la finitude du monde. Cela ne passera pas par l’effacement de l’individu souverain. Mais cela passera par la promotion d’une culture de l’immanence. Boussole et pendule seront assez imprécises et permettront de mettre fin aux orgies de l’instant qui caractérisaient le monde d’avant la crise. Ce qui veut dire que reconstruire la boussole et la pendule est probablement un projet fort complexe. Le retour d’une politique complètement inattendue pourra-t-il prendre racine et redonner au monde un sens aujourd’hui disparu ?
Il sera peut-être plus facile de contenir l’économie, mettre fin ou limiter sa démesure, que de revenir sur l’individualisation de la société. C’est dans ce sens qu’Albert Mallet déclare que l’après crise n’est pas pour demain car, encore une fois, il faut examiner l’histoire pour se rendre compte que ce monde qui serait en émergence connaîtrait une situation nouvelle. S’agira t-il de la naissance de pôles puissantes nouveaux ? M. Berrada précise qu’il ne s’agit pas de reconstruire l’ancien monde mais de dégager les forces qui, au final, risquent de structurer celui qui est en devenir.
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