Document sans titre
Mot clé
Date
Journaliste
 

Chikhate : L’Aïta pleure ses divas

Noura Mounib - Salaheddine Lemaizi   Le : 2010-01-26

Elles sont des artistes pionnières du Maroc, les Chikhate sont à la fois aimées, adulées et marginalisées pour une seule raison : leur liberté. Liberté de mœurs, liberté de ton qui leur permet de chanter l’injustice et le sort des femmes», résume avec brio le réalisateur Ali Essafi, qui a donné la parole à ces femmes dans son Blues des Chikhate. Un documentaire touchant sur le parcours de trois fondatrices de cet art marocain.

Lamiaâ est une jeune femme active, très branchée et une inconditionnelle de Hajja Hamdaouia. Dans sa voiture comme chez elle, les rythmes de l’Aïta (chant) sont de rigueur. Elle prépare sa soirée du nouvel an : lieu, robe, chaussures, coiffure et surtout ambiance. La présence ou pas de Chikhate sera un facteur décisif pour choisir sa soirée où fêter le nouvel an. Lamiaâ découvre à sa manière un patrimoine négligée du Maroc, ainsi que Hajja Hamdaouia ou Khadija Mergoum, qui portent encore le flambeau de ce «matrimoine» national, selon le joli néologisme de l’écrivaine Ghita El Khayat.

Chikha Khadija Mergoum de Safi est une des dernières rescapées d’un autre temps. Accompagnée de ses danseuses Nezha et Nadia, elle a chanté sa Aïta à la Fabrique culturelle des Abattoirs. Un concert-concept inédit, organisé par l’Institut français de Casablanca, qui a étonné le microsome culturel casablancais. L’occasion est belle pour revenir sur les racines de cet art premier du Maroc en compagnie de ces artistes libres.

Le mythe de la création
Selon la définition de Hassan Nejmi, spécialiste de l’Aïta, le «Cheikh» de la «Kamanja», du malhoun ou de l’Aïta est un professeur qui maîtrise la musique, le chant et la poésie… Il joue dans la performance. «Chikha» est aussi l’institutrice et la professionnelle qui excelle dans ce domaine. Elle sait chanter, danser et a de l’expérience musicale. C’est la première femme marocaine qui fait du chant et de la danse son métier. Chikha a acquis ses lettres de noblesse depuis la fin du XIXe siècle, grâce à la bravoure de Chikha Kharboucha. Par ses Ayoutes (chants) virulents, elle s’est opposée au caïd Aissa Ben Omar. Et le mythe de la chikha rebelle est né. Un mythe consacré par son mode de vie demi-mondain, elle et sa troupe. Intrigante et provocante, elle fait le tour des souks et des douars pour gagner sa vie.

Avant de chanter l’Aïta, il faut apprendre dans l’école de la vie. Pour devenir une Chikha, l’apprentissage est long et ardu. «Les apprenties commençaient comme des bonnes chez les maâlma», explique le journaliste culturel Jamal Boushaba, qui se définit fanatique des Chikhate. «L’Aïta est un savoir esthétique et technique qui ne peut pas facilement être maitrisé. Pour apprendre un poème, la Chikha pouvait passer un à trois ans pour le maitriser, alors qu’elle était analphabète», explique le spécialiste H. Nejmi. «Pour être une Chikha, ces femmes consacraient leur vie à ce métier» ajoute-t-il.

A travers l’Aïta, les Chikhate et les Chioukh portent la parole locale d’un village. «Ils peuvent exprimer des positions politiques ou de simples faits quotidiens de la vie de leur village», observe Fanny Soum-Pouyalet, ethnologue et auteur d’une des rares études en français sur les Chikhate, qu’elle a publiée sous le titre «Le corps, la voix, le voile. Cheikhate marocaines». Le processus d’écriture des textes est dominé par l’oralité. «Un texte d’Aïta par exemple se compose d’anneaux, qui s’enrichit au fur et à mesure qu’il est chanté. Il devient une chronique de la vie des Chikhate», explique la chercheuse française.

Nationalisme et courtisanerie
Alors que le protectorat français contrôle le Maroc, les Chikhate tirent à boulets rouges sur l’occupant et ses complices. Pour H. Nejmi, toutes les artistes marocaines ont usé de leur art pour combattre les Français. «Toutes les musiques marocaines traditionnelles, amazighe ou arabe (aroubie), ont tout fait pour défendre le Maroc. Elles se sont opposées aux occupants et ont contribué à la défense des valeurs de la nation et de la religion», précise-t-il. Néanmoins, des artistes comme Hamdaouia se sont illustrées en la matière.

Elle use d’Al Aïta pour dénoncer Ben Arafa, le sultan installé par les Français, elle chantera «Ha wayli chibani» (O vieillard !), où elle descend en flammes le faux sultan et ses protecteurs. «D’autres textes virulents ont été écrits en ce moment comme Al Miriya ou Achoujaân (les courageux) qui font l’éloge des combattants contre l’occupant», rappelle H. Nejmi.

Les Français quittent le pays, les Chikhate gagnent de l’estime aux yeux des gens et le Makhzen en raffole. La figure de Kharboucha révoltée est remplacée par des courtisanes. «Le Makhzen est un gros consommateur d’Aïta, même que des Latifa Amel et Hamdaouia étaient des abonnées aux festivités officielles de la fête du trône. L’autre phase glorieuse, c’était du temps de l’apogée d’Oufkir et de Dlimi, le tout Rabat dansait sur le rythme des Chikhate à l’hôtel Tour Hassan», se rappelle J. Boushaba.

Le tournant sera la politique de l’arabisation poursuivie par le parti de l’Istiqlal. «L’hégémonie de l’arabisme a tenté d’effacer des mémoires de ce patrimoine. Al Andaloussi et El Melhoun sont devenus les musiques officielles et les Chikhate sont reléguées au rang de folklore», avance-t-il. Même son de cloche d’Ali Essafi : «On a été coupé de notre patrimoine de façon consciente ou inconsciente. ? cause de cela, on nous fait oublier qu’une Chikha est une artiste, une vraie» explique-t-il. Izza Génini est une pionnière de l’audiovisuel au Maroc, elle a travaillé très tôt avec (et sur) les Chikhate pour son documentaire intitulé Aïta. Elle se rappelle des propos de feu Chikha Fatna Bent el Houcine : «Fatna disait que quand elle écoute les Ayoutes, elle entre dans un état second. Pour moi, cela résume la portée de ces artistes», affirme-t-elle, très émue.

“Malek dayer b’hal Chikha”
Dans l’imaginaire populaire, le mot «Chikha» est chargé de connotations péjoratives. «Il faut se demander quand la Chikha est devenue mal vue, alors que pendant très longtemps elle était très bien vue», réfléchit, à voix haute, le réalisateur A. Essafi «L’expression qui montre le mépris de la société c’est “Malek dayer b’hal Chikha” (pourquoi tu te comportes comme une Chikha), cela résume le caractère qui dérange chez ces femmes», analyse l’écrivaine et psychiatrique Ghita el Khayat. La Chikha a des pouvoirs, «sa voix est un pouvoir et un atout sexuel. Ce n’est pas pour rien que les islamistes interdisent aux femmes en général de chanter, cela les effraies», ajoute G. el Khayat.

Pour l’ethnologue F.S.-Pouyalet, la Chikha remplit des rôles antinomiques dans la société marocaine : «d’une part, elle remplit la fonction de régulatrice des tensions et frustrations masculines. D’autre part, son statut fait d’elle une marginale au banc de la société», note-t-elle. Elle ajoute : «l’activité artistique qu’elles exercent n’est pas reconnue en tant que telle. Elles portent en elles le blâme d’une société victime de ses propres préjugés». Un vécu exprimé merveilleusement par Chikha Aicha dans le documentaire d’Ali Essafi. Elle confie : «notre vie est semblable à cette bougie qui brûle et se sacrifie pour le bonheur des autres».

Dans les portraits que nous dressons des Chikhate (voir encadrés), ce parcours du combattant ne ressort que par moments, car ces artistes sont devenues des stars du showbiz. Un fait constaté par la chercheuse française : «certaines Chikhat, fortes de leur succès d’artistes, revendiquent leur statut d’acteur culturel à part entière et sont – malgré leur exclusion – conscientes d’être les gardiennes d’un patrimoine populaire précieux».

A la recherche des Chikhate
Les Chikhate étaient cantonnées pour des décennies dans les cabarets et de moins en moins sollicitées dans les mariages, préférant un orchestre. Grâce - en partie - à la seconde vie artistique de Hajja Hamadaouia, les Chikhate regagnent une place de marque dans les fêtés privées et publiques. Hajja Hamdaouia par exemple passe en boucle sur les radios et les télés. Une surexposition médiatique qui est a double tranchant, «le rôle des médias est très ambigu. Si les Chikhate deviennent des objets de consommation, elles perdront l’authenticité qui les caractérise», prédit Izza Génini.

Demain, y aura-t-il des Chikhate ? Leur survie ne fait pas l’unanimité, le pessimisme prend le dessus. «Au commencement, il y a un chant pour porter les paroles d’un peuple, l’Aïta, “le cri”. Et puis l’histoire est passée là-dessus. Le chant a éclaté en morceaux, que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine populaire marocain ?», se demande l’ethnologue F.S.-Pouyalet, qui s’inquiète du processus en cours de dégradation totale ou partielle du corps artistique des Chikhate. «Ce trésor est en train de se perdre chez les femmes artistes marocaines», renchérit A. Essafi. «Aujourd’hui, nos artistes femmes sont plutôt des épouses qui sortent de temps à autre faire un show et revenir chez elles», ironise-t-il. Le regard de J. Boushaba est encore plus dur : «nos artistes d’aujourd’hui donnent l’impression qu’elles n’ont pas d’ancêtres artistiques, qu’elles existent ex-nihilo».

L’autre danger qui guette les Chikhate est la transmission de cette forme d’expression aux nouvelles générations. Lors de ces entretiens, la chercheuse française F.S.-Pouyalet rappelle qu’aucune des Chikhate rencontrées ne souhaite voir sa fille exercer ce métier. La passion et les fans sont toujours là, reste à chercher et former les Chikhate de demain…

Dans la même rubrique:
Commentaires
Ajouter un commentaire
Nom ou pseudo :

Email (facultatif) :

Site Web (facultatif) :

Commentaire :

www.lobservateur.ma Edité par "MediEdition"
Rue de Berne Res, Tilila, Appt 5 Quartier des hôpitaux, Casablanca
Tél: 0522 46 59 50/60 - Fax: 0522 26 01 47